Valérie Poirier

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François Florey joue l'ami imaginaire de Pas-Jean-Paul (Fred Landenberg ) que la maman (Marie Duc ) n'a pas vu grandir

Théâtre

Le destin acidulé de deux exilés

Valérie Poirier et Julien George racontent le parcours d’une famille pied-noir échouée dans une ville helvétique un peu hostile. Sensible, inventif et raffiné. Au Théâtre du Grütli, à Genève, jusqu’au 5 décembre

Une intégration qui vire à la désintégration. Voici ce que raconte  Palavie, une pièce sur l’exil à voir ces jours au Théâtre du Grütli. Arlette, pied-noir débarquée d’Algérie, est si soucieuse de ressembler à «tout le monde», c’est-à-dire aux habitants d’une ville suisse «où ne poussent que des sapins», qu’elle va enfermer son fils dans une spirale infernale et mettre en jeu son propre équilibre mental. Douloureux? Oui, mais aussi léger, car bourré de fantaisie. Celle de son auteur au grand cœur, Valérie Poirier, qui aime trop ses personnages pour les accabler tout à fait. Celle également de Julien George, metteur en scène à la ligne claire qui trouve ici le ton acidulé de ces rendez-vous manqués. On rit, on pleure et on salue la grande sensibilité de ce travail raffiné.

Palavie? C’est le nom du royaume de silence que se construit Nadji après avoir été rebaptisé Jean-Paul par sa mère. Dans ce paysage muet, Jean-Paul se renomme lui-même Pas-Jean-Paul et appelle sa maman Pas-la-mère. Des négations en pagaille pour dire son refus du mensonge: il sent bien qu’un prénom modifié ne suffit pas pour appartenir à une région et que sa maman est trop exubérante pour faire illusion. Pas-Jean-Paul se tait, alors la mère parle pour deux. Constamment au bord du gouffre, toujours sur le point d’être aspirée par son propre tourbillon. Autour du duo meurtri, les amis, la famille et l’amoureux, plus ou moins jugeant, plus ou moins bienveillants, entrent et sortent comme des fantômes en suspens.

C’est que Valérie Poirier ne raconte pas cet exil en temps réel. Lorsque la pièce commence, Nadji est adulte et censé disperser les cendres de sa mère au pied d’un cyprès. La mission est évidemment impossible dans cette ville helvétique haut perchée, merci maman! Mais, pour une fois, ce caprice maternel est payant: bloqué sur les lieux de son enfance, Nadji va refaire le chemin à l’envers et enfin pouvoir digérer ce départ compliqué.

Face à cette chronique, on pense à Quartier Lointain, de Jiro Taniguchi, qui raconte également comment un adulte retourne dans son corps d’adolescent pour comprendre pourquoi son père est parti brutalement. On y pense d’autant plus que les trouvailles visuelles – le lit vertical, les carrés de lumière définissant les pièces ou la pluie de chaussures- rappellent l’esthétique du metteur en scène Dorian Rossel. Mais le rapprochement s’arrête là. Aucune multiplication de personnages chez Julien George, aucun grand mouvement. Le Genevois privilégie une direction d’acteurs très rapprochée.

Et quels acteurs! On voit que les comédiens se connaissent bien – ils ont fondé ensemble la Cie Clair-Obscur il y a quinze ans- et connaissent bien le projet. C’est eux qui ont passé commande du texte à Valérie Poirier avec, pour seule condition, qu’elle s’inspire de leurs réflexions. Le résultat est éloquent. Même fugace, chaque personnage est singulier, puissant. Helène Hudovernik incarne Gilou, la bonne copine, Anne-Shlomit Deonna, la mignonne Catherine, Nicole Bachmann compose Renée, la cousine coincée, François Florey séduit en ami imaginaire et David Marchetto campe un fils à papa parfaitement irritant. Mais, évidemment, la part du lion revient à Fred Landenberg et Marie Druc. Le premier donne à Nadji une douce mélancolie, tandis que la seconde excelle dans le rôle d’Arlette, imbibée de kirs et de rêves de petite fille. Là aussi se dessine une parenté: en la voyant, on pense à Blanche du Tramway nommé désir, que Marie Druc vient de jouer cet été à l’Orangerie… Formidables femmes fêlées.

Palavie.

Marie-Pierre Genecand
Publié jeudi 19 novembre 2015

 

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