Valérie Poirier

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CULTURE
SCÈNE
 

«On vit sur des sièges éjectables»

Lundi 13 avril 2015 Cécile Dalla Torre
 
GENEVE • Au Théâtre des Marionnettes, Valérie Poirier prend le pouls d’une société outrageusement consumériste avec «Pièces détachées».

THÉÂTRE • Valérie Poirier a imaginé une entreprise vendant de l’humain déclassé en kit. Entretien avec l’auteure de «Pièces détachées», spectacle pour marionnettes diablement drôle, à voir à Carouge puis à Neuchâtel.

Ecrire pour la marionnette a fait germer chez Valérie Poirier de folles idées, totalement ubuesques. A tel point qu’une poignée d’humains déclassés finit en Pièces détachées dans une usine diabolique recyclant leur cerveau ou leur cœur. A l’affiche de l’Alchimic, à Carouge, puis au Théâtre du Passage à Neuchâtel, la pièce évoque une humanité en péril, rongée par le profit, dans une veine tragi-comique diablement drôle et bien ficelée. Rencontre avec sa dramaturge et metteure en scène.

tete culture lundi 13.12 pieces detachees cedric vincensiniLa comédienne Nathalie Cuenet incarne une impayable Miss Blanchet, assistante prosélyte et fleur bleue du directeur de l’entreprise Human Recycling Company. Elle s’empare du cœur de Dave, mannequin-marionnette.

CEDRIC VINCENSINI

Dans Loin du bal (Textes en Scènes 2006), des vieillards mutaient pour s’adapter aux conditions de vie qui leur étaient imposées. Ici deux cols blancs recyclent des humains en «pièces détachées» plus performantes, d’où le titre de la pièce. Qu’est-ce qui vous a amenée à cette vision du monde, plutôt pessimiste, quoique satirique?

Valérie Poirier: Quand je lis sur internet qu’une personne est prête à vendre un rein pour trouver un emploi, ou qu’une jeune fille met aux enchères sa virginité, que des entreprises faisant des milliards de bénéfices licencient leur personnel, je me dis que ce n’est pas tant ma vision du monde qui est pessimiste. Le monde dans lequel nous vivons nous offre-t-il beaucoup d’occasions de célébrer ce qui fait notre gloire? Ceci dit, je n’ai nulle envie d’asséner aux spectateurs une vision déprimée et déprimante de la réalité. L’humour est un bon moyen de parler de ce qui pose problème. Rire, c’est aussi une façon de se réconcilier avec soi, avec le monde et d’affirmer notre humanité.

Justement, le tragi-comique est votre arme depuis une quinzaine d’années, lorsque l’ancienne comédienne que vous étiez a démarré l’écriture théâtrale, pour aborder souvent des thématiques sociales.

Mon écriture décrit une forme de marginalité. Qu’elle soit sociale ou économique, elle comporte des personnages toujours décalés, imparfaitement adaptés à la société dans laquelle ils vivent. Avec l’étrangeté qui est la leur, ils me permettent de me questionner sur la norme et de revisiter mes certitudes. Obsoland, projet en cours, évoque l’idée de déclarer «obsolètes» des individus, thème proche de Pièces détachées. Je viens aussi de répondre à une commande d’écriture de la Comédie de Genève sur les violences conjugales. La question de l’exil, et surtout pour moi qui suis d’origine franco-algérienne, de l’exil intérieur, est au cœur de Palavie, pièce que la compagnie Clair-obscur m’a commandée, et qui sera mise en scène par Julien Georges au théâtre du Grütli. La trajectoire des Pieds-Noirs est à mes yeux la quintessence de l’exil. En France comme en Algérie, ils ont toujours été perçus comme des étrangers. La plupart ne s’en sont jamais remis. Ceci dit, je n’ai pas spécialement envie de faire du théâtre sociologique. L’enjeu est de m’emparer de thématiques brûlantes et de les traiter de façon tragi-comique – ce qui est finalement devenu une constante dans mes pièces. Nous ne sommes pas là pour donner des leçons.

De quoi votre écriture se nourrit-elle précisément?

C’est cette notion d’humanité en péril qui est, je crois, au cœur de mon travail. Qu’est-ce qui fait de nous des hommes? Où est la frontière entre l’humanité et la barbarie?

Après le thème de la vieillesse, vous faites une incursion dans le monde de l’entreprise. Des sujets auxquels vous êtes très sensible? Qu’est-ce qui vous touche en particulier?

Comme dans Loin du bal, Pièces détachées met en scène des personnages qui ne sont pas dans la phase ascendante de leur carrière ou de leur vie. Elle raconte la trajectoire de personnes devenues économiquement inutiles. Ce qui me touche, c’est de parler des êtres qui se retrouvent à la marge. La marge nous dit beaucoup de choses sur les valeurs d’une société.

Tout se déroule au sein de l’entreprise Human Recycling Company, en crise et en perpétuelle quête de performance et de profit. Cet univers vous
est-il familier?

Je ne connais pas le monde de l’entreprise de l’intérieur, mais ce n’est pas un monde imperméable. La société dans son ensemble est de plus en plus administrée avec une logique d’entreprise. Cette recherche du profit, les autres domaines n’y échappent pas. Bon nombre d’acquis sociaux sont en train de disparaître. Les conditions de travail se sont particulièrement dégradées ces dernières années, on a le sentiment que les gens vivent sur des sièges éjectables. On entend beaucoup parler de souffrance au travail. Il semble évident que c’est un phénomène qui touche de plus en plus de monde. Cela dit, Pièces détachées parle davantage de personnes qui n’ont plus leur place dans le monde du travail et des solutions envisagées pour tenter de rendre utiles ces «invendus du marché!»

Nathalie Cuenet s’illustre en Miss Blanchet, l’assistante prosélyte et fleur bleue du directeur, ici joué par Diego Todeschini. La marionnette, ou le mannequin, pour incarner les «victimes» que dépècent ces deux manitou du recyclage, vous a-t-il donné davantage de liberté? Envoyer le cerveau de Monique, l’intellectuelle, à la Confédération, qui en manque cruellement, ou planquer au frigo le cœur de Dave, cadre au chômage jugé trop émotif, il fallait y penser...

La marionnette nous débarrasse du poids du réel. Mais la partition pour les comédiens doit être extrêmement rigoureuse. Car les aspects techniques à gérer sont nombreux. En tant qu’auteure, mes idées n’étaient pas toujours réalisables, d’autres sont venues en cours de travail au plateau. En récréant la pièce aujourd’hui après une première version en 2012, j’ai souhaité changer l’épilogue. J’avais envie qu’elle se termine davantage sur une question que sur un show surréaliste. Pour que l’on soit sur la corde raide. Là, il y aura quelque chose d’un peu plus inquiétant!

Pièces détachées, du 23 avril au 3 mai, Théâtre Alchimic, Carouge (GE), rés. tél. 022 301 68 38, www.alchimic.ch; puis les 8 et 9 mai, Théâtre du Passage, Neuchâtel, rés. tél. 032 717 79 07, www.theatredupassage.ch


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