Valérie Poirier

Auteure     

            

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CULTURE

SCÈNE

 


 

Anéantie par l’amour fou

Mercredi 24 février 2016  Cécile Dalla Torre

 

«Un Conte cruel» met au jour le déni et le silence d’une femme victime de violences conjugales. Poignante traversée au Poche, à Genève.

  Il rêvait de déposer le monde à ses pieds. Cet «intellectuel du jardinage», comme il se décrit, thésard et spécialiste des jardins à la française, a le verbe assuré et la prose certaine – saluée par la critique lors de la parution de ses premiers ouvrages. Il se nomme Petit Brun et cela lui va bien. Mauro Bellucci habite avec ferveur ce personnage tendre et impitoyable qu’on ne parviendra à mépriser tout à fait.
Tout comme La Girafe dans sa robe bleue, mesurant quelques centimètres de plus que lui, incarnée avec malice et générosité par Natacha Koutchoumov. Pour cette femme d’aujourd’hui, dont il tombe éperdument amoureux, l’amour deviendra un piège infernal l’enferrant dans la soumission et la résignation, mère protectrice d’un noyau familial qu’il faudra bien finir par fuir.
un conte cruel 2c marc vanappelghem

Dirigée par Martine Paschoud et Philippe Morand, Natacha Koutchoumov

émeut dans le personnage de La Girafe, né de la plume de Valérie Poirier.

  MARC VANAPPELGHEM

 Une femme foudroyée puis anéantie par l’amour fou. Sur la petite scène du Poche, à Genève, ce couple amuse, bouscule, trouble et émeut presque aux larmes.
Car l’histoire qui les lie dans Un Conte cruel, programmé en partenariat avec la Comédie, n’est pas une histoire d’amour ordinaire. Ecrite par Valérie Poirier et mise en scène par Martine Paschoud (notre portrait du 12 février) et Philippe Morand, anciens directeurs du Poche salués par Mathieu Bertholet, aujourd’hui à la tête du théâtre, en ce mardi de première, aborde avec sensibilité et finesse la question encore taboue de la violence conjugale.

Témoignages de femmes


  On est loin du théâtre documentaire, piste vite écartée par l’auteure genevoise et Martine Paschoud lorsqu’elles recueillent le témoignage de femmes ayant fait part de leur douloureux vécu auprès de l’association genevoise Solidarité Femmes. Les liens artistiques se sont tissés sur le terrain social par l’entremise de sa directrice Béatrice Cortellini, sur l’initiative du directeur de la Comédie Hervé Loichemol, en écho à la venue de Bertrand Cantat sur le plateau de l’institution théâtrale il y a quelques années.
Pour son Conte cruel, Valérie Poirier s’est librement inspirée de Grisélidis ou la patience éprouvée de Perrault. On plonge donc d’emblée – et l’on aimerait y rester alors qu’on est vite rattrapé par la réalité – lors de cette rencontre idyllique de Petit Brun et La Girafe, deux êtres qui s’aimantent au cœur d’une ronde de personnages, aspirant les regards dans ce bal masqué digne de Visconti, entre commedia del arte et conte de fée. Une belle idée de mise en scène derrière un rideau à frange qui ne cesse de reculer et d’avancer sur le plateau pour brouiller les repères temporels et fictionnels.

Soumission aveugle


  On retrouve là toute la tendresse et l’humour que recèle l’écriture de Valérie Poirier, qui signait le texte d’un bouleversant Palavie sur les souvenirs d’un fils née d’une exubérante mère pied-noir exilée en Suisse, monté il y a à peine quelques mois à Genève. Valérie Poirier est aussi l’auteure de Loin du Bal déjà monté, en 2009, par Martine Paschoud. Ici, on s’attache aussi forcément au personnage de La Girafe, qui fait la pluie et le beau temps à la météo comme dans le cœur de Petit Brun, et rayonne tel un soleil sur le plateau.

Descente en enfer


  Cette fille d’une féministe (Anne-Marie Yerly), contrastant avec la belle-mère rétrograde (Kathia Marquis), et d’un père à l’écoute (Pierre Banderet), est vite aspirée par les rouages de la maternité, loin des mœurs de la bonne copine émancipée (Christelle Legroux) redoutées par Petit Brun comme tout autre signe d’autonomie. Si bien que La Girafe finira par abdiquer peu à peu sa liberté.
A travers une quarantaine de petites scènes habilement enchaînées à l’aide d’une tournette (plateau tournant), défilent les étapes de la construction du couple, du passage au doigt forcé (et déjà douloureux) d’une bague de fiançailles trop étroite qui nous fait faussement sourire, à la naissance inattendue des jumeaux, puis aux premières ecchymoses. Autant d’étapes d’une vie qui bascule dans la pénombre et le déni de la réalité dès les premières crises de colère d’un Petit Brun paranoïaque, à qui sa femme doit vouer une obéissance sans bornes. Un Conte cruel raconte cette longue descente en enfer, de la soumission par amour à la violence dissimulée des coups. Une traversée poignante de sombres rivages que Martine Paschoud éclaire pour toutes les femmes qui oseront aussi, peut-être, franchir le même seuil que La Girafe pour trouver la lumière.

Jusqu’au 13 mars, Théâtre Le Poche, Genève, rés. tél. 022 310 37 59


 

 

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© Valérie Poirier